En effet, même s’il n’y avait pas mort d’homme, même si, malgré les réseaux d’ondes musclées, la comète de Biela finissait par s’écraser contre Xoll, elle provoquerait des dégâts considérables et il se devait d’empêcher cela.

     En attendant, il survolait l’étendue de la planète, depuis des heures et des heures et il devait s’avouer que ce n’était pas par exagération qu’on en avait tant vanté la beauté.

     Après la zone terrible, celle où sévissait le volcan de pierre, là où s’était écrasé l’astronef-décor de Perry Mallisson, c’étaient, à perte de vue, un paysage enchanteur, des décors sans cesse renouvelés en un relief éclatant de couleurs, irradiant de splendeurs variées.

     Forêts verdoyantes aux arbres géants, lancés à près de deux cents mètres en touffes fournies et gracieuses, clairières fleuries, vallons aimables où serpentaient des torrents et des rivières aux rivages couverts de floraisons éblouissantes, petits lacs cernés de végétation, rien ne manquait pour faire, de cette terre de l’Hydre, un véritable petit paradis.

     D’autant que, Coqdor le savait, il y avait peu d’animaux nocifs. On ne connaissait que des espèces de mammifères voisines des antilopes, d’énormes pachydermes qui s’apprivoisaient à l’instar des éléphants, et une immense variété d’oiseaux et de poissons, d’insectes et de petits rongeurs.

     Quelques reptiles non venimeux complétaient le tableau. On s’expliquait l’esprit pacifique des autochtones, et le goût des cosmohominiens pour s’implanter sur Xoll, où il suffisait d’éviter quelques zones périlleuses.

     Certains phénomènes météorologiques étaient, disait-on, à redouter. Mais on pensait que c’était là un inconvénient mineur.

     Il faisait grand jour. La comète n’était plus apparente, mais Coqdor savait qu’avec la nuit, on la reverrait, plus proche, plus menaçante que jamais, et il avait la curiosité de découvrir l’appareillage venu de Boor avec lequel les Hydriens prétendaient perturber la route de l’astre errant.

     Le grand soleil tapait dur et son disque géant surplombait, éveillant l’incomparable éventail des beautés de ce panorama vu à vol d’oiseau.

     – Détruire tout cela… quel dommage ! pensait Coqdor.

     Il se creusait la tête pour trouver une solution.

     Les hommes devaient, à tout prix, lutter jusqu’au bout pour sauver la planète, c’était logique.

     Lui, de son côté, s’il interdisait à Toi et à Toi de saboter le dispositif, aurait à charge de leur favoriser ce qu’il appelait, non sans humour « une rencontre avec la comète ».

     Cette comète, qui, ils l’espéraient, les tuerait après leur avoir donné quatre siècles d’une vie atroce.

     Au loin, à plusieurs reprises, ils virent s’élever de grands fuseaux, ou des globes immenses, brillant comme de l’argent sous le haut soleil.

     C’étaient des astronefs, cosmavisos ou sphéronefs, qui quittaient les diverses bases de Xoll et emmenaient les derniers vivants de ce monde, les éléments les plus précieux de Xoll-City et des autres stations.

     Sans doute, bientôt, il ne resterait plus, sur ce monde menacé, que les courageux volontaires préposés au dispositif du pôle B, et les quelques indigènes qui avaient refusé le salut par l’espace, et s’étaient si malencontreusement réfugiés dans les maquis xolliens.

     Depuis un moment, Coqdor trouvait que l’air, habituellement si léger, si parfumé, devenait plus lourd.

     Il sentait frémir Râx et, à plusieurs reprises, sans raison apparente, le pstôr avait sifflé, exprimant une mauvaise humeur inexplicable.

     Coqdor, cherchant à voir autour de lui, constatait que le ciel était moins net, moins limpide, et que le vaste disque du soleil tutélaire de la planète semblait trouble, comme vu à travers un écran qui brouillait sa luminosité.

     – Un orage se prépare…

     Les orages de Xoll avaient mauvaise réputation, comme dans tous les mondes où la nature est féconde, la végétation abondante.

     Peut-être, d’autre part, l’approche de la comète provoquait-elle déjà certaines perturbations.

     Coqdor se sentait d’ailleurs mal à l’aise alors que, depuis des heures que durait la randonnée, il avait été jusque-là parfaitement détendu, ayant dans le pstôr une confiance totale.

     Bientôt, ils voyagèrent dans un univers plus cotonneux, au sein d’une clarté infiniment moins nette, et le soleil se voilait, tout en demeurant apparent comme un grand fanal de deuil.

     Sous lui, Coqdor voyait les forêts et les lacs perdre de leur apparence enchanteresse. Un vent inquiétant courbait les hautes palmes et les frondaisons frémissaient singulièrement, il pouvait apercevoir des animaux qui fuyaient, comme affolés, et des vols d’oiseaux partaient, en jetant des cris discordants.

     En peu de temps, la féerie cessa, laissant place à un paysage menacé par quelque catastrophe.

     Le chevalier de la Terre commençait à se demander si tout cela n’indiquait pas, justement, l’arrivée proche de la comète, venant plus vite qu’il n’était prévu.

     Certes, il ne la distinguait pas, mais, après tout, rien ne prouvait que le gigantesque bolide abordât Xoll sur cet hémisphère. Il pouvait venir aux antipodes des régions que survolait Coqdor en compagnie de Toi et de Toi, mais le résultat serait le même, si les ondes de force ne parvenaient pas à l’éloigner au moment suprême, comme cela était en voie de tentative.

     Des astronefs parurent encore, moins brillants cette fois, formes lourdes et ternes qui disparaissaient, s’évanouissaient dans ce ciel perturbé.

     Et puis, les premiers grondements du tonnerre se firent entendre, au loin, très loin.

     Râx, animal particulièrement psychique, ressentait l’approche de la catastrophe. Il sifflait à intervalles irréguliers, agaçant Coqdor. Et, sur le corps du bouledogue, sur ses ailes de chauve-souris, en levant un peu la tête, le chevalier pouvait voir courir des étincelles, l’électricité ambiante ionisant la créature volante.

     Toi et Toi poursuivaient leur vol, avec leurs protégés mais, fidèles à leurs habitudes séculaires d’invulnérables, ils semblaient peu se soucier des menaces atmosphériques. Seule, la jeune mère, entre les bras de M. Toi, devait s’inquiéter, connaissant le climat de sa planète natale.

     Vint le moment où le ciel noircit totalement, où le soleil n’apparut plus que par intermittence. La foudre commença à se manifester mais, tout de suite, Coqdor put constater que les orages de Xoll étaient proportionnés à ce monde particulier. Si la nature y était merveilleuse, ses colères n’étaient pas moins exceptionnelles.

     Des cyclones, il en avait déjà éprouvés, sur la Terre et ailleurs.

     Mais jamais, bien sûr, Bruno Coqdor n’avait pu imaginer qu’il allait rencontrer pareille météorologie.

     Des nuages noirs se formaient qui prenaient rapidement des allures sphériques. Coqdor pressentit que c’était parce qu’ils formaient ainsi des globes à partir d’un noyau électromagnétique, qui catalysait des quantités considérables de vapeurs.

     Et le ciel fut bientôt rempli de ces énormes sphères sombres, irradiant d’éclairs, roulant les unes sur les autres et qui se heurtaient avec une violence inouïe, provoquant chaque fois de véritables gerbes de feu, tant la condensation était forte, tant ces masses électro-aqueuses devenaient denses.

     Les voyageurs aériens avançaient maintenant dans un véritable tourbillon électrique. Les éclairs zigzaguaient dans tous les sens et entre les bras de Mlle Toi, le petit enfant, réveillé par le vacarme, s’était mis à hurler. Coqdor voyait la mère, affolée, elle aussi, qui criait, se débattait, et cherchait instinctivement à aller au secours de son rejeton, ce qui demeurait, en la circonstance, du domaine de l’impossible.

     Toi, pensait Coqdor, devait chercher à lui parler, à la rassurer, et sa compagne faisait de même pour le pauvre gosse affolé.

     Le spectacle, pour effrayant qu’il fût, n’en demeurait pas moins magnifique.

     Les nuages globoïsés, tournant sur eux-mêmes à des vitesses insensées poursuivaient leur ronde infernale, s’élançant comme un gigantesque jeu de boules, provoquant sans arrêt des collisions marquées de gerbes étincelantes, et la foudre, en permanence, croulait vers les forêts que des pluies diluviennes commençaient à envahir.

     Pendant plus d’une heure, cela dura.

     Râx allait, allait toujours. Ses grandes ailes étaient parcourues de flammes blanches, analogues aux feux Saint-Elme, et il paraissait ainsi, dans la tourmente, quelque bête fantastique venue d’au-delà des galaxies, née de l’imagination monstrueuse d’un Dieu exilé.

     Suspendu entre ce ciel fou et cette terre menacée, Coqdor ne bronchait pas, conscient du péril, conscient aussi d’une ardente confiance.

     Dix, vingt, cent globes nébuleux noirs roulaient autour, au-dessus de lui.

     Il y en avait partout, dans le plus fantastique carambolage jamais réalisé, eu égard à la nature particulière de l’atmosphère de Xoll, qui créait ces noyaux magnétisés entraînant des masses nuageuses.

     Entre les sphères sombres, sans cesse, les éclairs jaillissaient et entouraient les promeneurs du ciel.

     Toi et Toi ne s’en souciaient guère, ne craignant pas plus la foudre que le reste, et n’avaient d’autre pensée que de rassurer leurs fardeaux vivants, la mère et l’enfant étant aussi apeurés l’un que l’autre.

     Des globes noirs au-dessus, des globes noirs en dessous…

     On allait, sans doute toujours vers le pôle B de la planète Xoll. Du moins pouvait-on espérer que ce fantastique orage n’avait pas fait dévier les aventuriers de leur route.

     Cependant, un fait nouveau attirait l’attention de Coqdor.

     Comme dans tous les cas de médiumnité, il percevait à retardement des traits de pensée, déjà enregistrés par son subconscient, et qu’il ne réalisait qu’au bout de quelques secondes, les clichés ultra-rapides étant déjà évanouis alors qu’il cherchait à les analyser.

     Préoccupé par la situation, par l’avenir dramatique des deux Toi, par le salut de cette femme et de cet enfant, par sa mission compromise, par le dévouement du brave Râx, le chevalier n’avait pas prêté une attention immédiate aux images cérébrales qui le traversaient.

     Il y revint, tenta de s’y’arrêter, de les analyser.

     Il se rendit compte très rapidement, à partir du moment où il donna à ce phénomène toute sa vigilance, qu’il s’agissait simplement d’ondes hertziennes. Généralement, l’étonnant médium qu’il était pouvait quelquefois saisir, soit le rayonnement humain, soit parfois des émissions radio ou télé.

     En ce moment, il les recevait très nettement et il pensa que la formidable ionisation du ciel xollien y était pour quelque chose.

     S’il avait été ainsi « accroché », c’était parce que, précisément, les messages étaient envoyés à son intention.

     Depuis le départ de la zone de la pierre de chair, les voyageurs aériens ne disposaient plus de poste radio, M. Toi ayant dû abandonner le sien près des débris de l’astronef-décor, pour se charger de la jeune femme rescapée.

     Et Coqdor ne portait pas le scaphandre classique des astronautes, qui comprend justement un poste personnel, auprès du petit arsenal miniature prévu à la ceinture.

     Mais on l’appelait. D’un poste situé près du pôle B, où semblait se trouver le dernier relais humain sur la planète, Xoll-City ayant été complètement évacuée par les astronefs de ligne et de commerce.

     On cherchait le contact, on hélait Coqdor à travers l’espace. On le sommait de donner signe de vie et de rejoindre la base le plus tôt possible.

     – Et je suis justement en route pour la rallier !…

     Il était affligé à l’idée d’avoir manqué à son devoir, en ne participant pas à l’évacuation des populations civiles.

     Mais, d’autre part, il se devait à ces deux malheureux damnés.

     Et puis, en arrivant, il remettrait aux autorités la mère et l’enfant arrachés à jungle, victimes de la panique qui sévissait parmi les autochtones de Xoll.

     Alors, tandis que les globes noirs continuaient leur roulement incessant, tandis qu’il en voyait exploser devant lui, deux par deux, se fracassant en tournoyant, en s’écrasant l’un contre l’autre, dans des rejaillissements de feu effrayants, Coqdor se concentra et chercha à entrer en contact avec des cerveaux humains.

     Des cerveaux autres que ceux de Toi et de Toi.

     Et cela lui était relativement aisé. Pour une bonne raison : c’est que les deux créatures magiques ne possédant pas le même métabolisme que les cosmohominiens, il devait, pour les contacter cérébralement, agir sur une longueur d’ondes différente de celle afférant à la nature purement humaine.

     C’était un avantage car, ainsi, Toi et Toi ne percevraient pas son message.

     Car il ne fallait, à aucun prix, qu’ils puissent le capter.

     Rien, dans leur attitude, dans les minutes qui suivirent, ne parut en effet indiquer qu’ils étaient touchés par les ondes émanant du cerveau du chevalier de la Terre.

     Coqdor, désespérément, s’adressait à ces hommes qui restaient au pôle B de Xoll, qui servaient le grand dispositif destiné à faire dévier la comète, annonçant l’arrivée du convoi aérien et les desseins de ceux qui le composaient.

     L’orage poursuivait ses fureurs et le singulier groupe humain continuait à progresser dans ce déchaînement des forces électromagnétiques.

     Une dernière fois, Coqdor vit deux globes tournoyants, noirs comme de la suie, se réunir par une sorte de cordon qui devait être analogue à la formation des trombes, et qui, pelotes formidables de vapeurs livides, se heurtaient ensuite avec une violence inouïe, produisant des torrents de flammes à l’éclat insoutenable.

     Et le ciel se dégagea un peu. Et on aperçut, au loin, le rivage d’un océan.

     Sur ce rivage, des antennes géantes se dressaient. D’immenses filets métalliques s’ouvraient, braqués vers le firmament.

     Il devina qu’on touchait au but et qu’il découvrait le dispositif amené de la planète Boor, le dernier espoir des hommes pour éviter le cataclysme qui menaçait Xoll.

     Ce cataclysme que Toi et Toi voulaient voir se produire à tout prix.

     Ses compagnons de vol lui criaient qu’on allait toucher terre. Il leur fit un signe d’assentiment.

     Bientôt, on descendit, Râx obéissant aux ordres mentaux de son maître.

     Ils touchèrent le sol près du rivage. L’orage faiblissait et les jungles, abondantes en cet endroit, étaient ruisselantes de l’eau des pluies.

     Mais les fleurs se redressaient, mais les oiseaux recommençaient à chanter.

     La jeune mère serrait enfin son enfant dans ses bras, couvrant de larmes de joie le jeune visage.

     Râx, un peu essoufflé, léchait le feuillage pour se désaltérer, sous l’œil mélancolique du chevalier.

     Des hommes apparaissaient, entre les frondaisons.

     Des cosmiliciens, appartenant à la dernière garde laissée sur Xoll pour entourer les techniciens de la base du pôle B.

     En un tour de main, les arrivants furent entourés et ligotés.

     Toi et Toi paraissaient stupéfaits. La jeune Xollienne et son enfant, eux, étaient emmenés par une équipe sanitaire.

     Et Coqdor s’entendit dire, par l’officier qui commandait le détachement.

     – Chevalier, je vous prie de vous considérer comme aux arrêts. Et de faire obéir votre pstôr…

     Râx, en effet, montrait les crocs. Coqdor lui intima mentalement l’ordre de se taire. Ce qu’il fit.

     Morne, tête basse, Coqdor suivait le groupe qui revenait vers la base.

     Il savait que son message mental avait été perçu, et que Toi et Toi étaient hors d’état de nuire.

     Le dispositif pourrait fonctionner, et c’était la dernière chance de la planète Xoll.

    

      

      

 

      

     CHAPITRE VI

      

 

     C’était de nouveau la nuit, la belle nuit sereine et douce de la planète fortunée.

     Mais, parmi les astres, étoiles scintillantes et planètes-sœurs, on découvrait, plus nette, plus proche que jamais, la comète de Biela.

     Une longue traînée lumineuse coupait maintenant le ciel. Il était de toute évidence que son arrivée ne tarderait plus et, d’après les dernières observations, on estimait le choc possible dans moins de deux tours-cadran.

     Etoile errante, énorme, jolie et inquiétante, elle serait désormais visible même en plein jour.

     Si l’opération « déviation » ne réussissait pas, la collision aurait lieu, assez loin du pôle B, d’après les calculs.

     Mais, ceux qui tenaient pour la rencontre céleste pensaient que l’écorce de Xoll n’y résisterait guère.

     Un astronef de ligne était là. Le dernier, sur l’astrodrome du pôle B, à quelques centaines de mètres seulement de la base.

     Si, trois heures avant le moment fatal, on le jugeait inévitable, ordre avait été donné au commandant du dispositif de faire embarquer ses hommes jusqu’au dernier et d’appareiller sans retard.

     Pour aider la dernière chance, on laisserait un robot en place, chargé de diriger jusqu’au bout le formidable système. Il s’agissait, naturellement, d’un robot spécial, étudié pour une telle mission. Sans doute si, entre la collision et l’envol des derniers cosmohominiens, il ne restait plus que trois heures, il y avait peu de chances pour qu’un androïde réussisse là où les hommes auraient échoué.

     Du moins voulait-on tenter, jusqu’au dernier carat, de sauver Xoll.

     La base, située auprès d’une forêt immense et fleurie, sur la rive d’un océan aimable, était en fait une petite cité résidentielle, autour des bâtiments administratifs et techniques, là où on avait, en toute hâte, établi le gigantesque appareillage venu de la planète Boor.

     Sur une terrasse, surplombant une des villas désormais évacuée par ses habitants légitimes, le chevalier Coqdor dégustait une coupe de Champagne glacé, en compagnie du lieutenant Molls, lequel avait eu la pénible corvée de l’arrêter.

     Formalité qui s’était déroulée dans la plus parfaite courtoisie. Le chevalier de la Terre était donc aux arrêts, devant, après le départ de Xoll, répondre de ses agissements devant une commission d’enquête, sur Boor, où se dirigerait le dernier astronef.

     En attendant, on le traitait avec les égards dus à sa personnalité, et son geôlier, après avoir mis une ordonnance à sa disposition, l’avait convié, en cette dernière soirée du monde de Xoll, à déboucher de concert un vieux Morland venu de la planète-patrie.

     Près d’eux, Râx, couché près de son maître, dormait, ou faisait semblant, le museau sous une aile.

     – Quelle est leur attitude ?

     – Ils ne se plaignent pas, répondait l’officier. Ils sont calmes. Ils n’ont pas protesté. On les voit même sourire…

     – Comme toujours, soupira Coqdor. N’ont-ils rien dit à mon sujet ?

     – Absolument rien. Ni posé aucune question.

     Le chevalier porta la coupe à ses lèvres, savoura ce suc venu de si loin, murmura, pour lui-même :

     – Savent-ils que j’ai pu prévenir psychiquement, que je les ai fait arrêter ?

     – Ils n’y ont fait aucune allusion.

     – Et la jeune Xollienne et son fils ?

     – Tout va bien. On les a remis entre les mains de nos assistantes, deux charmantes Hydriennes, qui ont réussi à la convaincre qu’on ne lui voulait que du bien et qu’on sauverait son fils, à défaut de son malheureux mari, victime de sa panique…

     Il ajouta, en souriant :

     – Eux ont demandé après vous. Le petit garçon a même parlé de la grosse bête…

     Coqdor rit et flatta le mufle de Râx.

     – Tu vois, joli démon, on ne t’oublie pas…

     Molls, cependant, regardait la comète, bien visible, et qui paraissait immobile.

     – Dans un tour-cadran, deux au plus…

     – Où en sont les techniciens ?

     – Assez optimistes. Les chefs de service croient dur comme fer à l’efficacité du système de Boor. Pour eux, la comète ne percutera pas Xoll… Il est juste de dire qu’elle a déjà sérieusement dévié. Certes, dans l’état actuel des choses, elle devrait tomber sur Xoll, du moins l’effleurer, sinon de plein fouet. Mais des heures demeurent, avant l’impact… D’ici là, par les vagues répétées d’ondes musclées, ils pensent agir avec assez de puissance pour l’écarter encore. L’un d’eux m’a dit : « elle passera peut-être à la cime des plus grands arbres… Elle ravagera une région, creusera sans doute un cratère, provoquera un séisme… D’accord… Mais pas plus. Le grand choc tant redouté ne se produira pas ».

     – Espérons ! soupira Coqdor, qui pensait aux deux Toi, prisonniers dans une cellule blindée.

     Il s’était décidé. Même pour sauver ces deux âmes, il lui était impossible, en conscience, de laisser exploser une planète dans l’espace, fût-elle totalement évacuée de ses habitants.

     Ce ne serait d’ailleurs pas absolument le cas, puisqu’il n’ignorait pas que de nombreux autochtones, semblables aux malheureux qu’il avait contribué à sauver, erraient à travers les forêts, et seraient immanquablement victimes de la comète.

     Son cœur saignait, mais il avait cru ne pas pouvoir faire autrement.

     « Dans un sens, se disait-il, je les ai trahis… Ils espéraient en moi… Eux qui attendent la délivrance depuis quatre cents ans de la Terre ! »

     Une gorgée fraîche et pétillante le consola quelques instants.

     – Encore un peu de Champagne, Chevalier ?

     Molls prenait la bouteille et avançait le bras.

     Il n’entendit jamais la réponse du chevalier Coqdor.

     Une sirène retentissait soudain dans la nuit et, simultanément, un certain remue-ménage se manifestait, autour des bâtiments sur l’astroport, vers les rives où se tenaient les hommes de garde.

     – Que se passe-t-il ?

     – Ce signal… Une évasion…

     Coqdor se sentit pâlir. Il ne comprenait que trop ce que cela pouvait signifier.

     Une évasion ? Mais il n’y avait plus, à la base du pôle B et, partant, sur l’ensemble de la planète Xoll, que deux prisonniers.

     Toi et Toi.

     Coqdor bondit, saisit le lieutenant par le bras.

     – Je sais bien que le règlement prévoit que je ne dois pas bouger. Mais je vous en supplie… Laissez-moi intervenir !…

     Molls avait compris, ayant été mis au courant, comme tous à la base, des desseins du singulier couple invulnérable.

     – Venez… Je le prends sur moi !

     Ils ne finirent jamais leur Champagne et se précipitèrent, suivis, bien entendu, de Râx qui avait sauté sur ses pattes postérieures en voyant se lever son maître aussi rapidement.

     Ils coururent vers les bâtiments militaires. Là, c’était la pagaille et le commandant de la base, le suprême responsable de Xoll hurlait, tempêtait, menaçait ses subordonnés qui avaient laissé filer cet homme et cette femme.

     Coqdor s’avança vers lui.

     – Pardonnez-moi, Commandant…

     – Vous, Chevalier ? Vous savez ce qui se passe ?

     – Oui. N’incriminez pas vos hommes. Je connais ces deux êtres. Ils sont d’une nature particulière et…

     – Mais le cachot blindé reste fermé, bloqué !… La garde est encore en permanence devant !… Ils ne se sont tout de même pas volatilisés !…

     – Si. Vraisemblablement. Ou bien, ils sont passés à travers les murs… Ou encore ils ont agi sur les cerveaux de leurs gardiens, pour les annihiler pendant un temps… que sais-je ?

     Le commandant regardait curieusement Coqdor.

     – De quelle galaxie sont-ils donc ?

     – De la nôtre… et, tout comme moi, ils viennent de la planète Terre… Mais leur pouvoir est extraordinaire… Leurs possibilités sont telles que je les ignore moi-même…

     Coqdor eut un geste découragé.

     Le commandant ne s’avouait pas battu.

     – Fouillez tout ! L’astroport, surtout ! Je ne pense pas qu’il faille aller ailleurs…

     Le chevalier pensait que, justement, Toi et Toi ne devaient nullement chercher à partir avec le dernier vaisseau spatial mais, tout au contraire, à demeurer sur Xoll.

     Toutefois, il renonça à se lancer dans des détails compliqués. Et, d’ailleurs, le commandant ne l’écoutait plus.

     En compagnie du lieutenant Molls, il revenait vers la villa où il lui fallait réglementairement demeurer jusqu’à l’heure de l’embarquement, lorsqu’ils furent alertés par des cris, des exclamations, des appels, provenant des abords du grand dispositif.

     Ils coururent de ce côté. Les immenses antennes, les vastes coupoles de style stelloradar s’élevaient, alignant leurs silhouettes formidables au long de la rive de l’océan, se braquant vers le ciel.

     Il y avait surtout du tapage autour de ce qui servait de tour de contrôle, un bâtiment étroit de base, haut de cent mètres environ, surplombant la base.

     Ils se hâtèrent par-là, se heurtèrent aux techniciens affolés.

     – Le robot !…

     – Il a disparu !…

     – Parti ?

     – Tout seul !

     – On ne le retrouve plus !

     Il y eut un hurlement.

     – Du sang !… Il a tué quelqu’un !…

     Cette fois, Coqdor sentit l’horreur l’envahir.

     Toi et Toi, il en était sûr, étaient responsables. Ils avaient réussi à fausser compagnie à leurs gardiens, ce qui n’avait rien de tellement surprenant pour des créatures à la chair invulnérable, susceptibles de lévitation, télépathie et autres fantaisies extrahumaines.

     Faire disparaître le robot, le dernier robot spécial chargé, après le départ des hommes, d’agir sur la trajectoire de la comète, cela pouvait sans difficulté leur être imputé.

     Mais de là à commettre un crime…

     On emportait un corps ensanglanté. On identifiait un des techniciens des contrôles d’ondes musclées, celui, précisément, qui était de service et se tenait en haut de la tour, au poste directeur.

     Il était gravement blessé à la tête, ayant été frappé avec violence.

     On l’emmenait vers l’infirmerie où un bloc opératoire fonctionnait en permanence. Peut-être pourrait-on le sauver.

     Coqdor tremblait convulsivement, en proie à une émotion sans égale.

     Ainsi, c’était l’œuvre de Toi et de Toi. Ils ne reculaient plus devant rien pour arriver à leurs fins.

     Déjà, un problème terrible se posait.

     Le robot disparu, détruit ou seulement endommagé, il serait impossible de faire fonctionner le réseau d’ondes musclées dans les heures qui sépareraient le départ du dernier astronef et la fin de la trajectoire de la comète.

     Cette comète si apparente dans le ciel et qu’ils jugeaient tous à présent comme un œil terrible, annonciateur de catastrophes.

     L’inévitable allait donc se produire.

     Le commandant, alerté, jurait comme tous les païens du cosmos et l’état-major s’affolait. C’était une panique générale. On cherchait les deux évadés et on cherchait aussi le fameux robot.

     Plus question, pour Coqdor, de revenir aux arrêts réglementaires. Nul ne pensait plus à ces choses, à la base du pôle B. Le tragique de la situation n’échappait à personne.

     Le responsable de l’opération « Déviation » vociférait :

     – Après le départ de l’astronef… Plus personne ici !… Pas même le robot !… Alors ? Notre mission est foutue… Non !… Cela ne sera pas !… Je resterai s’il le faut… Mais jusqu’au bout, on essayera de la faire dévier, cette damnée comète…

     Alors le chevalier s’avança vers lui.

     – Commandant, dit-il, votre rôle est d’accompagner le vaisseau et ceux qu’il emportera. Il faut quelqu’un pour tenir jusqu’au bout ? Je suis celui-là. Partez, à l’heure dite. Emmenez votre personnel. Je ne pense pas qu’il soit bien difficile, au dernier moment, de faire fonctionner les appareils. Donc, avec votre agrément, je m’en charge…

     Il y eut un silence, au pied de la tour de contrôle.

     Tous regardaient le chevalier Coqdor avec une profonde admiration.

     Dans le ciel, plus éclatante que jamais, la comète de Biela traçait son chemin de lumière et de mort…

    

      

      

 

      

     CHAPITRE VII

      

 

     Il était seul.

     Seul en haut de la tour de contrôle d’où un homme unique pouvait diriger les formidables émetteurs d’ondes stelloradar qui, l’espérait-on encore, agiraient sur la comète et l’éloigneraient de Xoll.

     Seul sur la planète, hormis les malheureux perdus au fond des jungles et qu’on avait désespéré de récupérer.

     Seul devant sa mort, peut-être. Du moins sans aucune présence humaine. Mais l’animal fidèle, Râx, était près de lui, calme, confiant, heureux simplement d’être auprès de son maître.

     Et lui, le chevalier de la Terre, qui avait été si terriblement tourmenté parce qu’il avait manqué à la mission pour laquelle on l’avait précisément envoyé sur Xoll, il avait l’immense satisfaction de penser qu’il allait en remplir une autre, infiniment plus délicate, plus redoutable aussi.

     Le commandant de la base pôle B avait refusé de prendre seul une décision, à l’appel de Coqdor.

     L’officier supérieur avait donc demandé aux autorités de Boor la permission de déléguer les derniers pouvoirs au chevalier, lors de l’envol désormais inévitable des occupants de la base à l’approche de la comète.

     En haut lieu, on était sans doute fort contrarié d’avoir à prendre des sanctions contre un homme comme Coqdor.

     Aussi, l’occasion était trop belle de passer l’éponge sur sa carence — d’ailleurs encore inexpliquée — et de lui laisser carte blanche pour mener à bien l’opération suprême.

     Entretemps, l’astre errant avait fait du chemin et, malgré les ondes musclées formant barrage, n’avait que relativement peu dévié de sa course. Quelques heures encore et il y avait un maximum de chance pour qu’il vienne percuter la planète Xoll.

     On avait recherché le robot fugitif et assassin. En vain. Du moins sa victime respirait encore et, grâce à de diligentes perfusions et à un prompt trépan, on pouvait espérer sauver le malheureux.

     Quant aux deux Toi, pas de traces. Mais Coqdor n’était pas de ceux que cela pouvait surprendre. Il ne connaissait que trop leur extraordinaire métabolisme et les savait capables de bien d’autres performances.

     Ils pouvaient tout, ou à peu près.

     Tout. Sauf mourir comme les êtres normaux.

     Le soir venait. Le crépuscule bref mais splendide allait voir s’enlever le dernier vaisseau spatial emportant des humains. La base était totalement évacuée, à l’exception de Coqdor et de Râx.

     Il pouvait voir, du haut de la tour, les préparatifs d’appareillage, les derniers cosmatelots courant sur l’aire d’envol avant de prendre place eux-mêmes sur le navire de l’espace.

     Il voyait l’ensemble des bâtiments désormais abandonnés, les hangars des astronefs où deux grands cockpits demeuraient encore.

     On avait dû les sacrifier, faute de personnel. Certes, un ou deux hommes suffisaient, dans certains cas, à assurer le pilotage, mais les modalités d’envol exigeaient un peu plus de spécialistes. De surcroît, le temps manquait pour un arrimage convenable.

     Enfin, un au moins de ces deux navires n’était guère propice à l’évacuation de matériel humain. Il s’agissait en effet d’un vaisseau prévu pour le ravitaillement des zones de combat. Lourd, peu maniable, créé spécialement avec des containers exceptionnels, qui emportaient des réserves de projectiles atomiques.

     On disait communément que de tels engins étaient un péril permanent pour ceux qui les servaient et qu’à bord ils emmenaient généralement de quoi faire sauter une planète.

     Sur tout cela, le beau ciel de Xoll étendait ses voiles du soir, encore ourlés des broderies d’or et de feu du soleil tutélaire, qui tombait vers l’océan.

     Les astres commençaient à s’allumer. Quant à la comète, on ne l’avait plus perdue de vue depuis deux tours-cadran. Plus éclatante que jamais, on pouvait distinguer à l’œil nu qu’elle se rapprochait de Xoll, laissant sa grande traîne orgueilleuse opposée à la direction du soleil de l’Hydre.

     Cette comète, c’était la mort peut-être. Coqdor, si le dispositif ne fonctionnait pas, ou pas assez, était sacrifié.

     Il pensait à ceux qui lui étaient cher. Plus de famille, certes, mais des amis fidèles, auxquels il devait tant, et pour lesquels il s’était tant dépensé.

     Comme ils étaient loin, le commissaire Robin Muscat et son épouse Corinne. Et Monique et Jean Farnel, ses poulains, sur qui il avait veillé farouchement, d’un monde à l’autre…

     – Cela est donc si facile de mourir…

     Mourir ? Pour un homme tel que Coqdor, la mort ne signifiait pas la fin de toutes choses. Il y avait beau temps qu’il avait pensé que le cosmos ne s’arrêtait pas au bout de son nez.

     Il méditait, tandis que les tons du ciel et des forêts proches viraient au cuivre ardent et que l’azur le cédait au parme glorieux, piqueté d’étoiles d’argent.

     Mourir… Revivre… Poussière et pourriture redonnent naissance à la vie…

     Par duplex, le commandant de la base lui lança un « au revoir », repris en chœur par tous ceux qu’emportait l’astronef.

     On lui fit même balbutier quelques mots par le petit enfant qu’il avait ramené des bords de la pierre de chair et il sentit les larmes lui monter aux yeux.

     Du moins son dernier voyage aurait-il permis de sauver cette jeune et fragile existence et celle de sa mère.

     Dans un tourbillon de feu, l’astronef s’envola.

     En un instant, il eut disparu et il n’y avait plus, sur l’astrodrome, que la grande poussière striée de fumée indiquant qu’un navire de l’espace avait pris le ciel.

     Un léger voile de mélancolie passa sur Coqdor. La nuit venait.

     La comète brillait, semblant prendre une couleur rouge, comme un soleil irrité.

     Coqdor chassa cette tristesse. Il fallait tenir bon.

     Il dirigeait ses contrôles, très bien servi d’ailleurs par la précision du mécanisme complexe, mais très au point. Les grandes antennes vibraient et il entendait en permanence le murmure qui lui venait de cette véritable usine qu’il réglait sur un seul et vaste tableau.

     Lumineux fixes ou clignotants lui donnaient les indications nécessaires. Mais tout marchait à merveille. Jusqu’à la dernière seconde, l’installation tenterait de repousser la comète hors de l’orbite de la planète Xoll.

     Jusqu’au bout, Coqdor tiendrait. Et espérerait.

     Certaines indications précises attestaient une modification tout de même appréciable du trajet du grand bolide. Certes, tout n’était pas encore terminé. Il s’en fallait de plusieurs heures. De l’espace, de nombreux observateurs poursuivaient jusqu’au bout leurs études et Coqdor captait tous leurs messages.

     D’audacieux astronomes avaient voulu être là, à quelques minutes de lumière, des ordres formels ayant été donnés désormais pour éviter toute imprudence.

     Si la flotte fuyait, emportant les populations, il y avait aussi, dans l’espace, des délégués des divers royaumes du cosmos, des journalistes, et Coqdor pensait à ses amis les cinéastes, qui devaient croiser également à portée.

     On estimait que, de toute façon, la comète arriverait avant la fin de la nuit, peut-être à l’aurore de Xoll, soit dans environ huit heures de la Terre.

     Ou elle frôlerait la planète, non sans d’inévitables dégâts, où elle la percuterait, et ce serait le cataclysme final.

     La Galaxie entière était aux aguets. Les sidérotélés et radios tenaient le monde au courant et le nom du chevalier Coqdor éclatait comme un tonnerre. On pensait à cet homme solitaire qui, pour racheter une faute relative, n’avait pas hésité à offrir sa vie pour tenter de sauver une planète.

     Naturellement, les polémiques étaient vives et on accusait les autorités de n’avoir pas pris les décisions nécessaires. Quelle carence, que de n’avoir pu rien terminer sans risquer la vie d’un homme, et de quel homme !

     Des gouvernements tombaient déjà, des révoltes éclataient. La comète jetait la perturbation générale, en dépit d’esprits plus sages, plus optimistes qui assuraient qu’il ne fallait pas conclure, et laisser ce soin à la Providence qui déterminerait si, oui ou non, la collision Biela - Xoll aurait lieu.

     Coqdor avait des échos de tout cela, mais comme dans un rêve.

     Il se sentait bien, devant ce beau soir. Les querelles de l’univers ne l’intéressaient plus. Il faisait son devoir, c’était tout.

     À un certain moment, énervé, il coupa la sidéroradio et il n’y eut plus, dans le poste de contrôle, cent mètres au-dessus de la cité, du rivage, de l’usine et des jungles, que le ronron des appareils-témoins qui lui amenaient les contacts avec les antennes géantes.

     Jamais, sans doute, Bruno Coqdor ne s’était senti si détendu.

     Râx, comme ignorant de la formidable menace, se léchait les pattes en conscience, regardant parfois son maître de ses bons yeux dorés.

     Une heure passa. Puis deux.

     Par une grande baie largement ouverte, Coqdor pouvait respirer les parfums de la jungle, entendre aussi le léger bruit de ressac.

     Des oiseaux nocturnes tournaient autour des lumières de la tour et, parfois, Râx sifflait, désireux de les poursuivre, mais le chevalier l’apaisait d’une tape.

     – Laisse-les vivre, eux aussi… Et il ajoutait, pour lui :

     – Ils ont droit à leur chance… Car si la comète arrive…

     Des poissons et d’énormes animaux marins, phosphorescents, irradiaient dans les flots, sous ce firmament où roulaient les trois planètes-sœurs de Xoll, planètes sur lesquelles on devait observer avidement ce qui allait se passer.

     Coqdor se sentait très près de tous ces vivants, de ce ciel admirable, de cette Galaxie qui roulait ses merveilles devant ses yeux, tandis que ses doigts, déjà accoutumés aux contrôles, pressaient les boutons, juxtaposaient les contacts, tournaient les plots et abaissaient les manettes.

     Tout était merveilleusement serein. Il n’y avait, là-haut, que cette étoile rouge qui fonçait…

     Soudain Bruno Coqdor vit Râx lever le museau, humer l’air comme s’il était en alerte.

     – Eh bien ! Râx, qu’est-ce qui t’arrive ?

     Le pstôr se souleva sur une aile-patte, siffla légèrement.

     Coqdor, accoutumé à son langage, comprit l’alerte. Il écouta.

     Un pas résonnait dans l’escalier métallique qui menait au haut de la tour, en colimaçon à l’ancienne mode, d’un étage à l’autre, alors qu’évidemment des ascenseurs permettaient de franchir la distance depuis le sol en quelques secondes.

     Un pas lourd, net, comme cassant.

     Un pas, sur cette planète où il n’y avait plus personne. En principe.

     Cette pesanteur… Non ce n’étaient ni Toi, ni Toi.

     Le chevalier regarda autour de lui. Une arme ? Oui, il y avait encore un petit arsenal, puisqu’on était dans un bâtiment militaire. Les fulgurants atomiques, les désintégrateurs à l’inframauve, les grenades à fusion nucléaire, il y avait de tout.

     Coqdor se leva, s’assura d’un coup d’œil que tout fonctionnait bien et que le grand dispositif de l’opération « Déviation » ne manquerait pas à sa tâche.

     Mentalement, il ordonna à Râx de se tenir prêt, tout en allant quérir un pistolet à inframauve, à toutes fins utiles, encore qu’il eût horreur de tirer sur un de ses semblables, et sur tout être vivant.

     Les pas se rapprochaient. L’inconnu montait.

     Déjà, Coqdor croyait avoir deviné. Il ne voulait pas perdre son temps en concentration mentale, pour gagner une minute, sans cela il lui eût été aisé de discerner qui arrivait là.

     Le pas pesant s’arrêta sur le palier. Devant la porte du poste de contrôle.

     Coqdor, la gorge serrée, faisait face et Râx, dont les yeux flamboyaient, indiquait par son attitude agressive qu’il partageait l’émotion et la résolution de son maître.

     Et la porte s’ouvrit.

     Coqdor n’avait jamais vu un robot de cette envergure. Il mesurait plus de deux mètres et possédait dix bras différents. C’était un des plus subtils androïdes jamais construits par les cosmohominiens. Il avait été tout spécialement étudié pour faire fonctionner les appareils du grand dispositif, l’évacuation ayant été prévue, quoi qu’en aient dit les ennemis des gouvernements galactiques.

     C’était lui. Lui qui s’était enfui de son poste, la veille, inexplicablement.

     Inexplicablement, sauf sans doute pour le chevalier, qui connaissait les véritables coupables.

     Un robot dont deux des mains étaient encore souillées de sang. Un sang coagulé, noirâtre, attestant que le monstre de métal avait frappé le malheureux préposé aux contrôles, lors de son tour de garde de la veille.

     Un robot détraqué. Une machine aveugle qui ne réagissait plus normalement et dont il fallait tout craindre.

     Coqdor jeta un coup d’œil vers Râx et, d’une pensée, l’immobilisa.

     Il connaissait le courage du pstôr, qui allait se jeter sur l’être d’acier. Mais que pourraient ses griffes et ses crocs contre cette carcasse, contre ses bras multiples ? À moins de toucher quelque rouage vital, mais c’était une éventualité bien aléatoire.

     Le chevalier posa tout de même la question :

     – Stop, robot. Où vas-tu ?

     Le monstre ne répondit pas. Ses yeux luminescents ne réagirent même pas, comme il était d’usage, à la voix humaine et il continua d’avancer.

     Râx siffla, mais le mental de Coqdor le maintenait.

     Le chevalier ajusta le pistolet.

     – Ne tirez pas, Chevalier !…

     Par la baie, Toi et Toi pénétraient en coup de vent, s’étant élevés jusque-là par lévitation.

     Que se passa-t-il ? Coqdor ne le sut jamais.

     Surpris par l’arrivée du couple, il avait légèrement tourné la tête, retardant son tir de trois secondes.

     Ce fut assez et, sans doute, cela avait-il été calculé par avance, à moins que les deux créatures invulnérables n’aient réussi à établir quelque mystérieux contact avec l’androïde, qui leur obéissait depuis qu’ils s’étaient évadés, et avaient pu le prendre en main.

     Coqdor, pâlissant, vit que, d’un pas, le robot s’était placé derrière Râx immobilisé, si bien que, cette fois, Coqdor ne pouvait plus tirer sur l’homme de métal sans risquer sérieusement de toucher le pstôr.

     – Misérables ! gronda Coqdor. Vous l’avez fait exprès !…

     Mlle Toi parut chagrinée :

     – Je vous en prie, Chevalier… Ne nous injuriez pas ! Ne trouvez-vous pas que nous sommes assez malheureux ainsi, pour devoir agir comme nous le faisons ? Mais nous n’avons plus le choix…

     M. Toi tendit le doigt vers la comète, bien visible au-dessus de l’horizon lumineux de Xoll.

     – Elle arrive… Elle est là… Notre dernière, notre seule chance… Si nous manquons son rendez-vous, ce sera fini pour nous. Et nous vivrons éternellement. Comprenez-vous, Chevalier, ce que cette horreur représente ? Vivre sans fin… de cette vie…

     Coqdor, une fois encore, se sentit ébranlé.

     Les condamner, tous deux, à cet abîme, à cet enfer ignoré de Dante ?

     Ou laisser exploser une planète. Une planète où des humains vivaient encore, perdus dans les jungles…

     Brusquement, il jeta son arme, siffla fortement, bouscula Toi et Toi.

     Ils n’eurent pas le temps de réagir. Le pstôr s’était élancé d’un bond irrésistible, les renversant tous deux de ses ailes étendues d’un seul coup.

     Le monstre ailé avait saisi le chevalier par les épaules, l’enlevant, et s’élançait par la baie ouverte.

     Et l’homme et le pstôr se perdirent dans la grande nuit, cette belle nuit de la planète Xoll, qui était peut-être la dernière…

    

      

      

 

      

     CHAPITRE VIII

    

 

     Il tombait, dans la nuit éblouissante et, en dépit des tragiques circonstances, son sens de la beauté ne pouvait pas ne pas transparaître en lui.

     Il admirait cette nuit dans laquelle il s’était jeté à plein corps, et, tout en descendant, soutenu par le puissant pstôr, il lui semblait participer de tout son être à cette féerie que la Création avait répandue à profusion sur Xoll.

     Les êtres phosphorescents des mers, les astres singuliers tressant au ciel nocturne des couronnes stellaires, les oiseaux des jungles s’élançant en théories colorées dans la lumière étrange de ce monde sans égal, tout cela était mis en valeur par le fond plus sombre des forêts et des monts lointains, caressés à satiété par les rayons innombrables tombant de la voûte translucide.

     Une nuit plus belle encore que le jour, sur un monde d’où les hommes devaient fuir.

     Coqdor jouait ses dernières cartes.

     Il avait compris que Toi et Toi ne le lâcheraient pas, qu’ils disposaient d’éléments incompréhensibles pour un entendement normal, fût-il survolté comme le sien.

     Il savait que ces deux êtres voulaient leur propre mort et que, pour cela, ils ne reculeraient devant rien.

     L’aventure s’était ainsi singulièrement corsée et Coqdor, soudain saisi d’une angoisse sans précédent, commençait à s’apercevoir que son sacrifice, si sublime fût-il, risquait tout bonnement de ne servir à rien.

     Maintenant, et pendant les dernières heures de Xoll, c’était une lutte sans merci entre le chevalier et les deux créatures de synthèse.

     Deux êtres d’un métabolisme exceptionnel, infra-biologique eût-on pu dire et qui, cependant, enfermaient deux âmes humaines, deux âmes condamnées pour un crime de lèse-nature.

     Il tombait littéralement, fort bien maintenu par Râx, qu’il continuait à diriger mentalement, se dirigeant ainsi vers les hangars d’astronefs désormais désertés par les cosmohominiens.

     Et ses pensées allaient vite, très vite :

     – Oui… Il y a cette solution… comment n’y a-t-on pas pensé plus tôt ?

     Il se disait aussitôt qu’on avait dû y songer avant lui, mais que les difficultés d’une expérience aussi périlleuse n’avaient pas dû échapper aux autorités responsables.

     Il y avait beau temps que, sur la planète-patrie et les autres mondes, on avait cessé de sacrifier délibérément des groupes humains entiers, voire des armées, des millions d’hommes, en leur faisant croire qu’ils entraient dans une gloire immortelle en donnant leur vie, c’est-à-dire en acceptant stupidement la mort.

     La valeur de la vie humaine avait été enfin considérée comme le plus précieux des biens, et l’honneur ne consistait plus à la détruire, cette vie, mais à la préserver par tous les moyens possibles, la considérant comme un don précieux, un dépôt sacré dont on était collectivement comptable devant le Maître du cosmos.

     Certes, le sacrifice individuel conservait toute sa noblesse, mais seulement dans les cas d’exception et le suicide, désormais, avait été rangé parmi les corollaires de la lâcheté.

     On ne mourait plus pour une idée, on vivait pour elle, ce qui, finalement, était infiniment plus difficile.

     Cependant, Coqdor savait qu’il pouvait périr dans l’aventure, que, presque immanquablement, cela devait arriver.

     Et il comprenait qu’on avait renoncé à tenter officiellement ce qu’il avait décidé en raison des risques excessifs à prendre pour le ou les volontaires de l’expérience.

     Maintenant, il n’y avait plus une minute, plus une seconde, qui ne fût précieuse, et qu’il se devait de ne pas perdre.

     Râx le déposa devant les hangars. Il prit à peine le temps de respirer et courut, un peu au hasard, cherchant ceux où stationnaient encore deux navires.

     – Lequel des deux ?

     Son séjour à la base du pôle B avait été trop court pour qu’il pût être très au courant de ce qui s’y passait et il dut chercher un bon moment.

     Enfin, des deux grands vaisseaux qui restaient là, il détermina après un rapide examen celui qui convenait.

     Suivi de Râx, qui ne le quittait pas d’une semelle, qui ne comprenait pas, sinon que son maître était pressé, très pressé, et nerveux, et anxieux, il s’engouffra dans un sas et courut vers le poste de pilotage.

     À l’avance, il suait d’angoisse.

     Allait-il réussir ?

     Si familiarisé qu’il fût avec les commandes des grands et des petits vaisseaux de l’espace, il redoutait à chaque nouvelle expérience de se trouver face à une machinerie qu’il ignorait, à un système de pilotage nouveau, les constructions émanant parfois de mondes très éloignés, et les modèles variant à l’infini.

     Pendant un bon moment, il s’acharna sur les tableaux de commandes, cherchant à débloquer certains rouages qui ne lui semblaient pas obéir avec assez de souplesse, à comprendre le sens de divers circuits, à déchiffrer fébrilement des indications inscrites dans des langues inconnues.

     – Quand finira-t-on par étendre le spalax définitivement ? Dans toutes les écoles de la Galaxie ?

     Il s’écorchait les mains, encore fragiles depuis qu’il s’était meurtri aux rochers surplombant la pierre de chair, et qu’il avait hâtivement cicatrisées à l’intracorol.

     Il saignait, il transpirait, il jurait parfois, ce qui ne correspondait guère à sa nature.

     Râx le regardait de ses yeux dorés, sifflant par petits coups, sur un mode douloureux, partageant les désespoirs de son maitre, qui ne parvenait pas à faire obéir les commandes du grand navire.

     De surcroît, Coqdor redoutait une nouvelle attaque de Toi et de Toi, et il se disait que, au dernier moment, ils étaient capables d’une intervention qui risquait d’être dramatique.

     Agir sur eux ? On ne pouvait guère que les emprisonner.

     Mais ils avaient réussi à tromper la vigilance de leurs gardiens. Ils avaient détraqué le grand robot. Pis que cela, ils en avaient fait un adversaire des servants de l’opération « Déviation », fort compromise par leur faute, et qui risquait de rater.

     Ce qui signifiait la fin de la planète Xoll. Et Coqdor voulait lutter, lutter encore…

     Enfin, les mains en sang, le front ruisselant de sueur, les yeux battus de fièvre et d’énervement, il sentit que le gigantesque cockpit commençait à vibrer.

     – Dieu du cosmos !… Merci !…

     Il y eut, un peu après, une brève rupture de circuit, et il put craindre que l’espoir n’ait été qu’une illusion, mais, tout de suite, les réacteurs recommencèrent à vrombir de plus belle.

     Tremblant d’émotion, Coqdor allait et venait, courait d’une manette à l’autre, étant à la fois le commandant, le pilote, le chef mécanicien, le maître d’équipage, et tous les cosmatelots réunis jusqu’au cosmousse novice.

     Il en bousculait Râx, qui n’y comprenait rien, et qui le regardait avec cet air surpris, attristé et interrogateur des animaux fidèles que leur maître tarabuste sans raison apparente.

     Finalement, le grand navire glissa lentement sur sa rampe, et se redressa hors du hangar, en position de départ.

     Ayant à peu près compris l’ensemble du maniement général, Coqdor commença à respirer un peu.

     Des projecteurs gigantesques complétaient l’éclairage de la grande nuit de Xoll. Il y voyait comme en plein jour, par les baies du poste et les panoramiques qui donnaient vue sur tous les azimuts à partir de l’astronef.

     C’est ainsi qu’il aperçut le grand robot.

     Le robot décamane, le robot sanglant qui avait assommé le préposé de la tour de contrôle.

     Coqdor attendait Toi et Toi et c’était le démon métallique qui arrivait, qui marchait vers un sas, qui s’apprêtait à le poursuivre.

     Le chevalier n’avait plus d’armes. Certes, il devait en exister à bord, mais il n’avait pas le temps de courir les chercher, la direction du navire exigeant désormais tous ses soins.

     Toi et Toi étaient invisibles. Pourtant, il redoutait une réaction de leur part.

     – Ils ont envoyé le robot… Peut-être…

     L’affronter devait leur être pénible et ils préféraient entraver son action au moyen de l’homme-machine, totalement dénué de sensibilité.

     – Il faut partir !… Partir !…

     Le panoramique du ciel montrait la comète, énorme rubis flamboyant, véritable joyau de mort, telle une splendide étoile écarlate, parée d’une traîne impériale.

     Elle semblait très proche et, virtuellement, elle l’était.

     Coqdor serrait les dents, poussait des boutons, se trompait, recommençait, entendait enfin le navire répondre à ses ordres.

     Un grondement caractéristique éclata et une gerbe de feu monta.

     Les réacteurs crachaient, l’astronef allait prendre le ciel.

     Alors, le chevalier Coqdor jeta un grand cri de joie sauvage, et Râx, troublé, siffla furieusement, en écho.

     Au moment où le grand robot, de son pas rigide, net, dénué de faiblesse, avançait sur l’aire de départ, le feu des réacteurs jaillissait de la base du navire et couvrait une large surface, alentour.

     Coqdor venait de le voir, inébranlable comme le destin, qui s’apprêtait à gravir l’échelle de coupée, à gagner le sas.

     De là, il eût, impitoyablement, poursuivi sa route jusqu’au poste de pilotage. Et il eût tué Coqdor, tué Râx, fait dériver l’astronef, qui se serait presque instantanément écrasé sur les forêts de Xoll, ou englouti dans ses océans où dansaient des poissons phosphorescents.

     Seulement, l’homme de métal, saisi dans le tourbillon de feu, n’était plus qu’un sinistre pantin de mort, tordu, rongé, disloqué, fantôme d’un fantôme qui vacillait, semblait crouler et, finalement, demeurait à demi dressé sur ce qui lui tenait lieu de jambes, quelques-uns de ses bras restant dans des positions diverses, en une convulsion suprême.

     La joie de Coqdor était une joie rouge.

     Il n’aimait guère détruire, il avait horreur de tuer.

     Mais il pensait à son devoir et il se réjouissait de savoir que l’obstacle majeur venait d’être supprimé, alors qu’il avait pu tout en redouter.

     L’astronef s’était élevé, déjà très haut, et Coqdor recommençait à se battre avec les commandes.

     Il ne connaissait pas assez la direction du fonctionnement. Il s’évertuait à trouver la bonne direction, mais il sentait bien que le navire ne répondait pas comme il l’eût souhaité.

     Au bout de dix minutes, il se demanda, avec une horreur grandissante, si ses maladresses, son inexpérience, n’allaient pas donner satisfaction à Toi et à Toi, et réaliser ce que le grand robot n’avait pu obtenir, à savoir, provoquer la chute de l’astronef, son anéantissement dans une retombée brutale sur la surface de la planète.

     Cette planète dont il commençait à apercevoir l’aurore, la dernière aurore…

     L’astre tutélaire, derrière l’horizon, jetait ses premiers feux, et les splendeurs naturelles de Xoll se modifiaient, se préparant, cette fois, à se parer des gemmes innombrables d’un nouveau beau jour.

     Des rayons aux coloris inouïs pénétraient, soit par les baies, soit se reflétaient sur les panoramiques, et baignaient Coqdor et Râx dans un véritable univers de féerie.

     Et, dans tant d’éblouissements, il y avait un homme anxieux, saisi à la gorge par une main d’épouvante, qui se battait avec des rouages et des instruments, qui sentait parfois la grande carcasse du vaisseau spatial osciller par la suite d’une faute de direction, qui croyait, à chaque seconde, pressentir les prémices de la chute définitive, dans l’embrasement du glorieux matin de Xoll.

     Les astres pâlissaient Les planètes-sœurs perdaient de leur éclat.

     Par contre, la comète, désormais voisine de Xoll, devenait une sorte de monstre de pourpre, un brûlot mortel qui fonçait sur sa proie.

     En bas, que se passait-il ?

     Il était hors de doute que la grande déviation était compromise, que Toi et Toi, après la fuite de Coqdor, avaient minutieusement déréglé les appareils et que le réseau d’ondes musclées n’agissait plus sur Biela.

     Mais qu’importait…

     Le dernier espoir, c’était cet astronef que pilotait Coqdor, ou plutôt, qu’il cherchait désespérément à piloter.

     Ce navire spatial qui emportait dans ses flancs les réserves atomiques susceptibles d’armer toute une flotte de l’espace, le ravitaillement mortel de dix armadas, toujours prévues en cas d’arrivée inopportune de créatures arrivant des quasars, des galaxies inconnues de l’infini.

     C’était ce danger total que le chevalier prétendait précipiter au-devant de la comète, pour créer ainsi un cataclysme artificiel, à quelques minutes de lumière de Xoll, ce qui, dans une large mesure, éviterait à la comète le terrible contact et ses dramatiques conséquences.

     Il crut enfin avoir pris son navire en main, le sentit s’élever plus souplement, se placer, à sa demande, à la verticale de la surface de Xoll.

     Il soupira d’aise, passa une main moite sur son front ruisselant.

     Râx siffla soudain avec colère, se dressant, les ailes étendues, et braquant ses yeux d’or vers la porte du poste.

     Coqdor eut un grondement sourd, éructant sa colère, sa crainte, son désespoir.

     Personne n’apparaissait encore, mais il lisait la vérité dans le cerveau primitif du pstôr, qui avait flairé le danger.

     Inéluctablement, Toi et Toi étaient là. Ils avaient pris place à bord du dernier astronef parti de la planète Xoll.

    

      

      

 

      

     CHAPITRE IX

      

 

     La marquise de Rocamour avançait, de cette démarche élégante, un peu maniérée, peut-être, qui était celle d’une femme accoutumée dès l’enfance à porter la crinoline, le vertugadin et le buse.

     Le magicien Wollis la suivait.

     Tous deux se ressemblaient. Non d’allure, mais de visage. Leurs traits étaient, certes, différents, mais il y avait entre eux une mystérieuse parenté d’expression, à tel point que, en certaines expressions, on eût pu les croire jumeaux.

     Ils arrivaient, ensemble. Il y avait longtemps, très longtemps qu’ils ne se quittaient plus.

     Bien que la marquise ne portât pas le costume du siècle où elle était née, elle en conservait les manières élégantes et délicates et, en lui, on n’aurait guère distingué, au premier regard, le redoutable magicien, le nécromancien maudit, le thaumaturge audacieux qui avait osé, avec la complicité de la marquise, violer les secrets de la Création en se substituant au Maître du cosmos.

     Ces deux personnages d’un siècle évanoui depuis bien longtemps, ces deux témoins d’une époque qui s’était nommée celle des lumières avant de donner naissance à des périodes sanglantes, ces deux échappés du temps se trouvaient dans un décor qui ne convenait guère à leurs personnalités.

     Ils étaient à bord d’un véhicule qui n’évoquait nullement ceux, rigoureusement hippomobiles, permettant les randonnées dans les années qui les avaient vus naître.

     Ils étaient sur un astronef, à l’aube du XXIIe siècle, déambulant à travers un couloir, avançant vers un but qui les fascinait.

     Tous deux progressaient sans retenue, sans faiblesse, sans hésitation.

     Une dernière épreuve les attendait. Après, si tout se passait bien, ils pourraient enfin s’échapper de ces prisons de chair synthétique qui étaient les leurs, depuis l’instant où, sous l’action combinée des manigances de Wollis et de l’influence de la comète de Biela, ils s’étaient arrachés de leurs corps naturels pour s’incarner magico-scientifiquement dans les êtres artificiels façonnés en bocaux géants, au fond d’une officine clandestine du Versailles royal.

     Ils entrèrent dans le poste de pilotage du vaisseau spatial, ce navire chargé d’énergie nucléaire à faire sauter une planète.

     Le chevalier Coqdor faisait face et, près de lui, Râx, le pstôr, sifflant avec fureur, indiquait qu’il connaissait le danger.

     – Arrêtez ! dit Coqdor. Je vous interdis d’aller plus loin !

     La marquise sourit, de ce sourire lointain, gracieux et empreint de tristesse légère qui était le sien.

     – Chevalier, ne nous considérez pas comme des ennemis…

     – Je n’ai aucune haine envers vous, Madame. Ni envers Wollis. Mais je dois accomplir mon devoir et je vous prie de ne rien faire qui puisse s’y opposer…

     – Mais ce n’est nullement dans nos intentions…

     – Alors, que venez-vous faire ici ?

     – Chevalier, nous voudrions…

     Elle s’interrompit, car Râx, survolté, venait de s’élancer vers Wollis qui avait fait un geste vers les commandes du spationef.

     Coqdor, tout à soutenir la conversation avec la marquise, n’avait pas eu le temps de réagir.

     Ce qui se passa alors, en dix secondes, lui fut atroce, et le souvenir devait lui en rester de façon indélébile.

     Avant qu’il eût pu rappeler le pstôr, le soumettre de nouveau mentalement à son psychisme, lui arracher sa victime, Râx, conscient instinctivement de la valeur du mouvement de Toi-Wollis, qui allait entraver les agissements de son maître, s’était jeté sur lui et le labourait de ses griffes postérieures, le déchirait de ses formidables crocs.

     Son élan, favorisé à la fois par la détente des pattes et le déploiement des ailes, était irrésistible et nul colosse n’eût pu résister à une telle attaque.

     Wollis ployait sous le faix, mais il se passait quelque chose d’effarant.

     Les plaies horribles provoquées par l’action du pstôr se cicatrisaient à la vitesse de la pensée.

     À peine un sillon sanglant était-il apparu dans la chair de Wollis que, déjà, les cellules s’étaient reformées et que l’homme reparaissait intact, intégral.

     Coqdor siffla, et Râx abandonna sa victime.

     Haletant encore, éructant de colère, le pstôr obéit pourtant, et vint s’abattre aux pieds du chevalier qui lui donna quelques tapes sur le mufle pour achever de le faire tenir tranquille.

     Les vêtements de Wollis étaient déchiquetés et tout autre que lui eût vraisemblablement succombé sous de tels coups.

    Mais Toi était simplement ébouriffé. Il ne portait déjà plus aucune blessure et le sang s’était, semblait-il, volatilisé.

     Il y eut, dans le poste de pilotage, un lourd instant de silence.

     L’astronef poursuivait, tant bien que mal, sa randonnée dans le grand vide, lancé un peu à l’aventure par les manœuvres maladroites de Coqdor.

     Sur le panoramique et, par certains angles, au travers des baies-hublots, on distinguait la comète, énorme maintenant, avec des tons rougeoyants qui s’accentuaient au fur et à mesure qu’on s’en approchait.

     Le chevalier rompit enfin l’ambiance pesante.

     – Je sais que je ne puis pas grand-chose contre vous… Vous échappez même à mon action-pensée. Mais la question n’est pas là. Je vous prie, tout d’abord, de pardonner à Râx. Ce n’est qu’un animal, et il a cru faire son devoir de chien fidèle.

     – Je le sais, dit Toi-Wollis… cela est sans importance.

     – Ensuite, reprit Coqdor, il n’y a plus aucune raison pour que nous nous dressions les uns contre les autres. Peut-être n’avez-vous pas compris la suprême manœuvre que je tente. J’ignorais que vous étiez à bord… Oh ! certes, je connais vos possibilités, qui m’échappent. Vous êtes des créatures magiques…

     La marquise-Toi soupira.

     – Hélas !… Nous ne le savons que trop…

     – Ainsi donc, reprit Coqdor, avec ou sans vous, je voulais détruire la comète. Et cela, avant qu’elle n’ait percuté la planète Xoll. Je me suis souvenu de ce navire, bourré d’explosifs nucléaires. Je ne saurais m’y prendre convenablement pour les faire sauter. Seulement, en précipitant le navire contre l’astre errant, je sais que, inéluctablement, je vais provoquer un joli feu d’artifice cosmique. Et, ainsi, la comète de Biela terminera sa carrière. Du moins, le dernier morceau de comète qui parcourt le ciel depuis la fragmentation observée au XIXe siècle. Et Xoll sera sauvé, de justesse… N’est-ce pas l’essentiel ?

     – Pour vous. Pour les Xolliens et pour tous les autres cosmohominiens, oui, certes, Chevalier.

     – Mais, dit la marquise, et nous ?…

     – Vous ?…

     Cette fois, Bruno Coqdor souriait.

     – Vous êtes à bord. La comète et l’astronef vont se rencontrer. J’ai reçu tout à l’heure des appels radio. On m’interdit cette folie, qui est un suicide… Ah !… les humains… Le commandant de la base du Pôle B acceptait, lui, en soldat qu’il était, de me voir risquer de demeurer seul sur la planète et de tenter d’envoyer les ondes-forces contre le bolide. Vous avez perturbé tout cela et la comète a continué d’avancer… Je tente autre chose et, cette fois, je pense réussir. Je ne suis pas tellement surpris de vous voir ici tous les deux. Mais vos vœux vont être exaucés par la force des choses… Quel est votre but ? La mort. La seule mort qui puisse sans doute être accordée aux deux misérables qui ont enfreint les lois divines et qui, depuis quatre siècles, connaissent le pire des châtiments : celui de vivre. Seule la comète peut détruire vos enveloppes charnelles de synthèse, comme elle les a engendrées. Les âmes de la marquise de Rocamour et de Wollis le mage, extirpées de leurs corps naturels et transmutées dans les ludions du laboratoire souterrain, délivrées enfin, pourront s’envoler vers l’éternité, affranchies des chaînes du temps… N’êtes-vous pas satisfaits, puisque rien ne s’oppose plus à ce que vous retourniez à ce qui a été la source de vos effroyables maux ?

     La marquise et son compagnon avaient écouté ce discours sans l’interrompre une seule fois.

     Râx, tapi aux pieds du chevalier, promenait le regard de ses yeux d’or sur les deux personnages, visiblement peu satisfait de leur présence.

     Mais, à présent, Coqdor le maintenait au calme.

     Wollis prononça :

     – Tout cela est vrai, et nous vous en remercions, Chevalier. Si vous aviez fait dévier la comète, nous étions perdus. C’est bien pour cela que, par le truchement du grand robot que nous avons convenablement détraqué, nous avons délibérément saboté l’opération « Déviation ». Seulement, à présent, c’est autre chose…

     – Quoi ? Que souhaitez-vous encore ? Je ne l’ai pas absolument fait exprès… Mais cette mort, ou plutôt, cette délivrance, je vous l’apporte… Nous allons nous précipiter contre la comète et, avant, certes, que l’astronef en ait atteint le noyau, nous serons volatilisés. Moi, par simple phénomène de combustion biologique… comme mon pauvre Râx (Il caressait tendrement le pstôr qui répondit en ronronnant.), vous, parce que la réaction contraire à celle de votre création se produira, ainsi que vous l’espérez depuis si longtemps…

     – C’est vrai. Nous avons voyagé à travers les espaces, depuis que les hommes ont su s’y transférer. De planète en planète, de monde en monde, nous cherchions, nous traquions, la comète de Biela. Mais jamais elle ne suivait une orbite régulière… Jamais elle ne percutait un autre corps céleste… Et puis, il y a eu cette menace sur Xoll…

     – Menace écartée !

     – Mais collision prévue tout de mène. Tout porte à croire que ce navire surchargé d’armes atomiques la fera éclater en s’y écrasant. Seulement…

     Agacé, Bruno Coqdor gronda :

     – Mais quoi encore ? Nous allons périr… Tous les quatre ! Que voulez-vous de plus ?

     – Nous ne pouvons accepter, dit Wollis.

     Coqdor demeura interdit et regarda tour à tour le magicien et la marquise de Rocamour.

     – Que voulez-vous dire ?

     – Que ce sacrifice est trop grand. Nous n’y consentirons pas.

     – N’avons-nous pas commis assez de crimes ainsi ? dit cette jeune femme qui était née quatre siècles plus tôt. Il faut nous racheter, et pouvons-nous penser qu’il est juste d’accepter notre délivrance au prix de votre mort, à vous, qui n’avez commis aucun forfait ?

     Bouleversé, Coqdor commençait à comprendre.

     – Vous voulez renoncer ?… Pour moi, pour me sauver, vous refusez cette fin, cette libération après laquelle vous courez depuis si longtemps… Non, non, c’est à moi de dire non… Croyez-moi, je comprends ce que vous avez pu souffrir… Le crime était grand… Mais que dire de l’expiation ?… Marquise, et vous, Wollis… laissez désormais faire les choses… J’ai plus ou moins bien lancé ce navire… mais la force d’attraction de la comète fera le reste… De toute façon, d’ici à deux ou trois heures, l’astronef sera happé par le bolide et s’y abîmera, provoquant la désintégration générale… Et tout sera bien ainsi…

     La marquise eut encore son incomparable et mystérieux sourire.

     – Il suffit que nous ayons satisfaction, Chevalier. En demeurant à bord et en laissant le destin s’accomplir. Quant à vous…

     – Croyez-vous que je vais déserter ?

     – Votre tâche est achevée, reprit Wollis. Vous l’avez dit. Bien ou mal dirigé, ce navire pique droit sur la comète, et la catastrophe ne fait plus aucun doute. Rien ne n’oppose donc à votre salut.

     Il ajouta, d’un air entendu :

     – Il y a, à bord, des cosmocanots fort bien organisés. En partant dès à présent, vous mettrez une distance assez considérable entre le lieu de la collision et vous-même pour être hors d’atteinte…

     – Et puis, ajouta la marquise, vous sauverez Râx…

     Coqdor, abasourdi, les regardait, et le pstôr ronronnait de plus belle.

 

*

 

     Un cosmaviso de l’escadre « repêcha » dans le grand vide un cosmocanot, à bord duquel on trouva le chevalier Coqdor, épuisé, mais vivant, près duquel veillait le monstre Râx, qui le couvrait de ses ailes.

     Cela se passa quelques tours-cadran après la grande explosion qui détruisit, dans la constellation de l’Hydre, le dernier fragment de la comète de Biela, explosion provoquée, on le savait, par le brûlot cosmique inventé par Coqdor lui-même, et qui amena la désintégration de l’astre errant.

     Xoll, la planète la plus proche, avait été sérieusement ravagée, des cyclones s’étant formés après la collision céleste, mais, du moins, resterait-elle habitable, dès que le calme y serait revenu.

     Quelques navires avaient « sombré » dans l’espace, les remous du cataclysme s’étant répandus assez loin dans la constellation.

    L’opinion mondiale était satisfaite. Les techniciens de Boor estimaient qu’ils auraient pu dévier le bolide, sans certain sabotage, et des controverses s’élevaient entre savants, comme toujours.

     Il y avait pourtant quelqu’un de très content.

     C’était Perry Mallisson. Parce qu’il allait modifier le scénario de son film, pour y incorporer l’explosion de la comète de Biela.

     Et jamais, depuis que le monde était monde, et le cinéma était le cinéma, on n’aurait tourné une séquence aussi sensationnelle.

      

 

 

     FIN